VIRGILE


VIRGILE
VIRGILE

Déjà célèbre en son temps, tenu en haute estime par l’empereur Auguste, Virgile est apparu très tôt comme le plus grand poète de Rome. Il l’est assurément par la perfection technique de tout ce qu’il a écrit, par l’étendue de sa sensibilité, la profondeur de ses intuitions. De surcroît, les Romains ont eu l’impression de recevoir de lui l’image idéale qu’ils avaient à se former d’eux-mêmes. Après la dislocation de l’Empire, il est demeuré le représentant le plus éminent de l’humanité romaine, voire des grandeurs de l’âme païenne; c’est à ce titre qu’il tient tant de place dans l’œuvre de Dante.

Aux temps modernes, sa gloire n’a guère subi d’éclipses; chaque époque littéraire, chaque âge de la sensibilité trouvant des raisons de s’intéresser à lui: maître de noblesse et de pathétique au XVIIe siècle; animateur au XVIIIe siècle de bergeries suaves; pour les romantiques, poète de la nature vierge. Vers la fin du XIXe siècle, les universitaires ont affecté un moment de ne lui reconnaître qu’un talent distingué. On l’a, depuis, redécouvert comme prophète de la réconciliation humaine dans une cité universelle, comme poète des grandeurs du travail humain. Claudel, Giono, Valéry, si différents, l’ont également admiré. La philologie la plus scrupuleuse doit bien reconnaître qu’en dépit de leur diversité ces interprétations s’enracinent toutes dans la réalité d’une œuvre que le temps jusqu’ici semble avoir moins usée qu’enrichie.

Virgile avant Virgile

Comme tant de Romains illustres, Publius Vergilius Maro était, d’origine, un provincial, né dans la cité de Mantoue à une époque où les Transpadans n’avaient pas encore la citoyenneté romaine. Des traditions qui remontent très haut et qui trouvent dans son œuvre de singuliers appuis font de lui un rural, ce qui dans une civilisation fondamentalement urbaine est, en revanche, assez exceptionnel; mais ce fut là sans doute une des premières chances du futur poète. On localise sans invraisemblance le domaine de Virgile près du bourg de Góito, à l’endroit où la route de Mantoue à Brescia franchit le Mincio, région de collines assurément plus conformes au paysage des Bucoliques que le plat pays d’Andes, où la tradition a longtemps cherché le poète, au sud-est de Mantoue.

Il n’est pas facile de le situer socialement: on ne le voit à aucun moment préoccupé d’une carrière politique ou administrative; les élections, le forum, la vie de parti semblent lui avoir inspiré une sorte d’horreur. Il est étrange qu’il n’ait pas, au terme de son adolescence, entrepris ce voyage en Grèce qui achevait alors habituellement une éducation libérale. Dans la bourrasque des guerres civiles, il paraît n’avoir pas été capable de conserver ses biens. En revanche, il est affectivement très enraciné, gardant toute sa vie la nostalgie du pays natal; il cultive avec un soin particulier les légendes qui l’embellissent en l’associant aux fastes de la glorieuse civilisation des Étrusques. Toute sa vie, il a été un homme du souvenir, trouvant dans le passé ses raisons les plus sûres d’espérer en l’avenir. Il était homme de méditation, ayant le goût de voir en chaque chose, au-delà de la surface où s’arrête un regard incurieux, d’autres réalités qui sont promesse.

On s’est demandé s’il ne devait pas une part de sa formation à un séjour d’études qu’il aurait fait à Naples vers sa vingtième année: il y aurait entendu les leçons d’épicuriens célèbres. Mais il est difficile de distinguer cet hypothétique séjour, à cause des liens qu’il nouera par la suite avec les milieux napolitains lors de son installation définitive en Campanie à partir de 37. Les premiers poèmes de Virgile, ses Bucoliques les plus anciennement écrites, se comprennent bien, croyons-nous, comme œuvres d’un homme qui jusqu’alors n’aurait guère quitté sa province. À la génération précédente, les Cisalpins déjà, avec Catulle, Valerius Cato, avaient tenu quelque place dans la vie littéraire du monde romain. Les goûts qui prévalaient alors étaient de ceux qui peuvent tenir en haleine de petits cercles d’amateurs: dans le sillage des poètes alexandrins du IIIe siècle, c’était une poésie mondaine, raffinée, experte à donner forme à des sentiments fugitifs, à des nuances délicates, aux petites péripéties de la vie de société.

À la fin de 43, les remous de la politique amènent dans l’Italie du Nord, comme gouverneur et chef d’armée, un grand personnage, C. Asinius Pollio. De six ans plus âgé que Virgile, il avait bien connu Catulle et il était lui-même poète à ses heures. On comprendra que les lettrés et amateurs de la province aient accueilli sa venue comme une heureuse chance. Les Arcadiens qu’évoquent souvent les Bucoliques sont les amis qui se retrouvent autour de Pollion en un petit cénacle où la poésie fournit le mot de passe. Replacée dans ce milieu, la IIIe Bucolique nous fait atteindre un premier Virgile, un Virgile naissant, habile à démarquer Théocrite, à aiguiser des pointes, à travestir ses amis en bergers.

Les «Bucoliques», poème social

L’intérêt du recueil des Bucoliques , tel qu’il paraît en 37, ne se fût guère laissé pressentir dans ce badinage intemporel. La pièce liminaire nous transporte aussitôt dans la brûlante actualité où se débattent les paysans cisalpins, expropriés au bénéfice d’anciens soldats des guerres civiles. Mélibée, plus riche, a été plus atteint: entièrement dépossédé, il part pour l’exil; Tityre a pu s’accrocher à des bordures marécageuses que nul ne lui disputait vraiment; pour l’heure, il est heureux comme un roi, sauvé. Les deux hommes, naguère si insoucieux des destins contrariés de Rome, les sentent maintenant rôder autour d’eux: un monde a pris fin, celui de l’innocence, celui du travail paisible et sûr. Jamais la poésie antique n’avait abordé de façon aussi directe un problème social, jamais il n’y avait eu de poète pour compatir aux misères des pauvres gens et faire apparaître aux responsables de la politique leur visage meurtri.

Le malheur, peut-être un malheur partagé, a révélé à Virgile une humanité durablement méconnue. Cette pièce d’ouverture (dont les thèmes sont repris en fin de recueil, dans la IXe ) commande ainsi très largement l’interprétation de plusieurs autres, fort différentes, où des bergers disent leurs chagrins d’amour. Bergers de pastorale, a-t-on dit souvent; poètes déguisés... Une lecture plus attentive, la comparaison avec Théocrite, infirment, croyons-nous, ce jugement. Corydon, dans la IIe Bucolique , le chevrier et la paysanne dans la VIIIe ont beau parler en vers et connaître leur mythologie, leurs sentiments restent ceux de gens simples, vivant dans le cadre d’une métairie. À peine, ici ou là, une pointe de tendre ironie, référence à la tradition répudiée qui fait du paysan un balourd, objet de risée. Indépendamment de leur signification sociale, ces pièces explicitent dans notre tradition de culture une manière nouvelle d’entendre l’amour. Presque toujours il avait été l’indignus amor , l’égarement dont on a honte, «Je hais et j’aime», ç’avait été la formule de Catulle. La formule virgilienne, transposant dans la vie du cœur l’anthropologie de Platon, ce serait plutôt: j’admire et j’aime; je suis malheureux, mais je rends grâce. L’amour romanesque remonte à Virgile.

On voudrait entrevoir ce qui, en si peu d’années, avait pu orienter vers des horizons si nouveaux un poète qui aurait dû n’être qu’un épigone, l’héritier d’une tradition de raffinements déjà en passe de s’exténuer. Les malheurs des temps y sont sans doute pour quelque chose, malheurs de tant de gens, s’aggravant encore lorsqu’en 41-40 la guerre semble devoir renaître, et cette fois entre les héritiers mêmes de César. Devant certaines situations, «on ne joue plus»; et s’il se trouve un grand artiste, ce peut être le début d’un nouveau classicisme. Chez Horace, à la même époque, on observe un sursaut analogue: c’est la XVIe Épode , qui est à lire, quels que soient les rapports d’influence, comme le correspondant des Bucoliques .

Mais Horace, pour le moment, désespère, et non Virgile. Il y a toujours eu chez lui un optimisme foncier, lié à cette disposition à admirer, à respecter, si apparente en toute son œuvre. Il n’a jamais pu croire que le monde en son fond fût mauvais ou étranger à l’homme; en toute réalité, il a cru discerner toujours une promesse, une présence. Dans les Bucoliques ces perspectives sont dessinées parfois de façon surprenante. Exaltation des pouvoirs de la poésie comme si elle était capable soit de nous faire oublier le réel, soit plutôt de le recréer, vierge et lumineux dans l’extase d’un instant. Attente d’un âge d’or, aussi bien dans la IVe Bucolique , où les chrétiens ont vu de bonne heure un poème messianique, que dans la Ve où certains détails, le lion paissant avec l’agneau, les cris de joie des montagnes, rappellent assurément les prophètes d’Israël. Ces extrémités n’ont-elles pas pour fin principale de rendre possible une affirmation positive, alors que l’obscurité du présent semble n’autoriser aucun espoir raisonnable?

La disposition générale du recueil n’est pas sans importance. D’une moitié à l’autre, les pièces sont disposées selon un schéma de correspondances embrassées que soulignent encore des équivalences dans la sommation du nombre des vers. Mais le plus important, et rendu d’autant plus sensible par ces correspondances mêmes, est l’assombrissement, la tristesse pénétrante qui envahit la seconde partie du livre. Pourtant il semble bien que, dans l’ensemble, les poèmes en question aient été composés plus tard, loin de la terrible année où tout avait semblé perdu. Peut-être, au-delà des réconciliations, d’ailleurs éphémères, entre les puissants du jour, le monde, en continuant vaille que vaille, se montrait-il décevant. On n’avait pas sombré dans le chaos, mais les poètes ne croyaient plus dans l’efficacité de leurs chants (Xe Bucolique ), l’âge d’or n’était pas venu. Les paysans chassés par les guerres n’étaient pas rentrés chez eux. Ménalque ne reviendrait sans doute jamais (IXe Bucolique ).

Travestissements, malheurs, allégories, espoirs fous, nature mystérieuse, déceptions, le recueil, si fortement structuré cependant, laisse une impression de malaise et d’incertitude. Les Géorgiques , dix ans plus tard, sont l’œuvre d’un poète – c’est bien le même – qui s’est définitivement trouvé.

Les «Géorgiques» et la doctrine du travail

Virgile n’a pas changé dans son jugement sur la société: la plus noble et la plus solide humanité n’est à chercher ni dans les écoles des philosophes ni parmi les importants de la ville, mais chez les cultivateurs et ceux qui honorent les dieux des champs. Encore – et ceci est nouveau –, le paysan est celui qui le plus adéquatement peut être pris comme représentatif de la vocation de l’homme; non pas parce qu’éventuellement il se ferait chanteur mais parce qu’il fait quelque chose, parce qu’il rend le monde plus beau et plus habitable, parce qu’il permet à la nature d’atteindre à une perfection qu’elle ne connaîtrait pas sans lui. De sa charrue il ouvre les voies de l’avenir, il révèle ce qui est.

On reconnaît le tenace espoir de l’âme virgilienne; mais ses modalités ont changé. Il ne s’agit plus d’attendre un âge d’or se réalisant dans les limites d’une vie humaine; on ne nous demande plus de nous assurer trop sur les prestiges de la poésie. Le monde va durer longtemps, toujours exposé aux périls, comme une barque que le courant entraîne au rebours de son but; mais on voit maintenant comment peut y être fait ce qui peut s’y faire: c’est par le travail. Les Géorgiques sont le poème de l’homme au travail dans le monde.

Virgile se place expressément dans la lignée d’Hésiode, poète grec du VIIe siècle, auteur d’un bref poème Les Travaux et les jours . Mais l’inspiration est bien différente; Hésiode, comme un agronome, ramène tout à la perspective utilitaire du rendement et du gain; sa morale renfrognée agite sans cesse la menace de la disette, évoque indéfiniment les mécomptes qui attendent l’exploitant paresseux ou mal avisé. Virgile n’a pas dissimulé les rudesses ou les risques de la vie du paysan; mais il est sensible à l’aspect démiurgique de son travail, et de même à tout ce qu’il requiert d’ingéniosité, d’inventivité, par là, à ce qu’il apporte à l’homme de dignité et de grandeur.

Ces perspectives étaient neuves: philosophes, moralistes, toutes les écoles de pensée insistaient, de préférence, sur la fatigue et la dispersion que le travail impose à l’homme; et, d’autre part, il leur semblait que ses effets, d’une petitesse dérisoire, s’amortissent aussitôt, disparaissent dans l’immensité d’un cosmos fondamentalement immobile. Virgile voit les choses autrement parce qu’il est capable d’entrer en sympathie avec des travailleurs, parce qu’il a peut-être lui-même l’expérience du travail, et ce dans le cadre limité d’un domaine rural où les effets du travail ne sont pas contestables, mais pleinement visibles.

Il n’est pas indifférent de voir entre ses mains des moissons, des arbres, grandissant à partir d’une terre qui était là avant qu’on lui demandât rien et qui paraît elle-même si joyeuse de se couvrir de richesses. C’est une chance de ne pas vivre dans un monde de matières inertes et d’objets fabriqués, car une telle vie laisse l’homme seul devant les choses. Tout au contraire, le paysan de Virgile se trouve, par son travail, mis en contact permanent avec ces désirs obscurs, déjà ascensionnels, qui semblent se chercher à l’extérieur même du monde humain. Non pas seulement la terre prévenante et maternelle: les astres eux-mêmes, avec leur régularité, leur ponctualité de bons ouvriers, soutiennent, guident, approuvent le travail humain, le rythment, partie d’un immense concert.

La nature, on le comprendra, ne présente plus ici l’aspect fantastique, tumultueux, qui dans certaines Bucoliques , voire dans une pièce entière comme la VIe , fait parfois penser aux prestiges du rêve. Ce surnaturel s’est résolu en divinités bienveillantes et calmes, sages patronnes de saisons sûres; sous les dehors que l’on rencontre chaque jour, tout est seulement beaucoup plus plein, plus chargé d’être. Le regard de Virgile est soutenu ici par la stabilité d’un monde restauré: l’immense cité, et à travers elle tout l’Empire, reprise en mains par celui qui dans les Bucoliques n’apparaissait encore que comme un juvenis et qui est maintenant l’empereur Auguste.

Ces analyses valent surtout pour les deux premiers chants, apparemment conçus ensemble, pourvus d’une conclusion propre où le poète, qui ne renie pas son attrait pour le loisir bucolique (Géorgiques , liv. II, v. 475-494), orchestre magnifiquement ce qu’il a désormais saisi de la signification morale et nationale du travail paysan (ibid. , v. 458-540); le chant III, de son côté, commence par un véritable prologue. Certes, de part et d’autre, la continuité du poème est assurée: au liv. I le blé, au liv. II la vigne et l’olivier, au liv. III le bétail, au liv. IV le rucher; tout cela relève bien de la vie rurale. Mais, aux liv. III et IV, le personnage naguère central, celui du paysan, passe à l’arrière-plan. Dans l’Italie d’alors, les exploitations de type familial telles que Virgile les avait connues coexistent avec de grands domaines où l’élevage tient la première place; il est possible que des amis, Mécène en particulier, aient insisté pour qu’on ne les oubliât point; ce serait l’objet des invitations pressantes, haud mollia jussa , auxquelles il est souvent fait allusion dans le liv. III. Virgile aurait donc ajouté ce livre, qui nous transporte avec ses troupeaux de chevaux et de bœufs dans les paysages poudreux, dans les forêts de l’Apulie ou du Bruttium. Et qui sait si le liv. IV, dédié aux minuscules abeilles, n’aurait pas été écrit comme une amusante contrepartie de ce qui avait été donné aux grosses bêtes?

Ces deux livres devaient poser au poète un problème nouveau. Il est difficile de s’intéresser profondément aux animaux si l’on ne voit que ce que l’homme en fait. Dans les Bucoliques , Virgile avait eu des mots saisissants sur cette communauté obscure qui fait que les animaux comprennent l’homme comme celui-ci peut les comprendre. Ici, il a pris un parti tout différent, s’attachant à ce qu’ils sont hors de l’homme, loin de l’homme, pourrait-on dire, quoique, à certains égards, si semblables: dans leurs amours, leur muette appréhension de la mort ou – cas des abeilles – la perfection de leur république.

Le dernier livre des Géorgiques s’achève par un récit qui semble bien devoir conclure le poème tout entier. Nous ne sommes pas sûrs de bien le comprendre, et c’est pourquoi peut-être il nous semble vainement compliqué: Orphée descendu aux Enfers y reconquiert Eurydice grâce aux pouvoirs de son chant, mais elle lui échappe à nouveau au moment même où il croyait l’avoir ramenée sur la terre.Au contraire, Aristée, cultivateur tenace, obtient la paix des dieux; ses ruches ressuscitent. Est-ce la confirmation qu’ici-bas labeur et labour valent mieux que poésie?

«L’Énéide», interprétation de l’histoire

On a souvent, dès l’Antiquité même, défini L’Énéide comme une Odyssée que suivrait une Iliade : six livres d’aventures, puis six livres de combats. Comme dans L’Odyssée , l’action commence in medias res . Alors qu’Énée et ses Troyens pensaient atteindre enfin l’Italie, une violente tempête, suscitée par la rancunière Junon, les jette en Afrique. Ils sont reçus avec bonté par la reine Didon (ch. I). Au cours d’un banquet, Énée raconte la fin de Troie (ch. II), les avertissements qu’il a reçus d’en haut d’avoir à émigrer en Occident, les étapes de son long voyage (ch. III). La reine, éprise d’amour, essaie de retenir le héros auprès d’elle; mais sa mission l’appelle en Italie: Didon n’y survivra pas (ch. IV). Après une halte en Sicile où il célèbre des jeux votifs (ch. V), Énée débarque en Italie, consulte la Sibylle, descend avec elle aux Enfers où il prend la mesure de ce que les dieux attendent de lui (ch. VI). Au Latium, les exilés croient avoir retrouvé une patrie. Mais Junon veille; des incidents qu’aggrave la jalousie de Turnus dégénèrent en une guerre ouverte où s’opposent Troyens et Latins (ch. VII). Chaque parti se trouve des alliés (ch. VIII). Beaucoup de morts, beaucoup de deuils (ch. IX-XI). Turnus, enfin, s’offre pour vider la querelle dans un combat singulier avec Énée; il est vaincu. Troyens et Latins s’uniront en une seule cité où l’on vénérera les dieux de Troie (ch. XII). Bien des siècles séparent ce moment de la fondation de Rome, mais, à en croire le poète, un point essentiel vient d’être acquis.

La légende d’une origine troyenne de Rome est beaucoup plus ancienne que Virgile; on dispute encore sur l’époque où elle prit naissance. À la fin de la République, elle figurait inévitablement dans le prologue de toute histoire romaine. Mais sous une forme schématique: personne n’avait jamais songé à lui consacrer tout un poème.

Le problème est de comprendre pourquoi Virgile s’est donné un tel sujet, lui qui était jusqu’ici attaché à des réalités concrètes. Bien plus, il avait, dans les Géorgiques , tourné en dérision les poèmes à sujet mythologique, marquant ses préférences pour une œuvre qui saurait illustrer les gloires présentes de Rome. Elles n’avaient pas cessé de retenir son regard: à lire L’Énéide on ne peut douter de l’intérêt primordial qu’il continue à porter à son temps; en chaque page, des prophéties, des allusions, des événements à valeur préfigurative orientent le lecteur vers la Rome d’Auguste. Pour parler d’un présent dont il a cependant renoncé à faire le sujet de son œuvre, le poète semble saisir toutes occasions de s’évader de ses légendes. Un lecteur moderne, tout au moins, se demande souvent si le poète n’avait pas aussi lâché la proie pour l’ombre quand il prétendait rehausser, voire fonder, les gloires bien réelles de Rome par référence à une fiction dont l’arbitraire ne pouvait échapper à personne, puisqu’en maints endroits Virgile en avait lui-même dessiné les circonstances de toutes pièces. Que penser surtout de ces dieux dont il a inventé les colères et la stratégie? Comment croire à la rivalité de Junon et de Vénus et à son importance pour le destin de Rome?

Pour mettre le lecteur actuel au point de vue de Virgile, il faut tenir compte, tout d’abord, de l’extraordinaire emprise que les légendes relatives à la guerre de Troie exercent alors sur l’imagination et la sensibilité. Homère, les tragiques, les maîtres de la peinture et de la sculpture, les philosophes mêmes n’ont cessé, depuis des siècles, de les approfondir et de les illustrer. Sans doute, pour un artiste, devenait-il chaque fois plus périlleux d’adjoindre son œuvre à une lignée de chefs-d’œuvre; mais, s’il était heureux, son poème s’accroissait de tout un trésor d’émotions et de merveilles réveillées. Ce n’était pas une vaine entreprise que de greffer Rome sur ce tronc vénérable et vivace.

Il est sûr également que le climat de L’Iliade plaisait aux Romains: une courtoisie apprêtée, une noblesse partout répandue y présidaient aux relations humaines; jusque dans les situations extrêmes, les héros semblaient se souvenir toujours qu’ils étaient fils de dieux; c’étaient aussi de belles liturgies, des duels cérémonieux, des processions, des ambassades. Pour Virgile comme pour beaucoup de ses contemporains, ainsi qu’il ressort des monuments de l’art augustéen, c’étaient les rites d’un art de vivre. On y tenait d’autant plus qu’on sortait à peine d’affreuses violences et qu’il y avait à reconstruire jusqu’aux procédures de la vie civilisée.

Mais, dans son passé non plus, l’histoire de Rome n’avait pas toujours été belle, et ce qu’on croyait savoir de ses origines ne semblait pas très brillant. Il pouvait donc n’être pas sans importance de meubler sa préhistoire d’événements grandioses, d’interventions divines, de figures héroïques et touchantes, surtout si, à partir de ces fictions, on arrivait à suggérer, par un jeu de références et d’appels, que Rome n’avait jamais tout à fait dégénéré ou démérité de cette grandeur. Toujours immanente, inspirant ses grands hommes et jusqu’à Auguste, nouvel Énée. C’était, sans didactisme et sans prêche, amener les Romains à voir le monde, à se voir eux-mêmes autrement qu’ils n’y étaient habitués. Le poète, comme poète, retrouvait ici sa fonction. Sous le voile d’événements, dans la figure de héros qui auraient devancé leur histoire, les Romains reconnaîtraient la permanence, toujours efficace, des réalités qui lui donnaient un sens. Ici la poésie pouvait à bon droit se dire, selon le mot si profond d’Aristote, plus «sérieuse» (entendons: plus consistante, plus réelle) que l’histoire. Transformer un regard, faire voir, n’est-ce pas transformer les volontés et par là le monde?

Il n’en demeure pas moins qu’entreprise à cette date à partir d’une légende à laquelle il fallait insuffler la vie, la tâche pouvait paraître surhumaine. Mise en œuvre par des esprits moins intuitifs et l’appliquant à des objets quelconques, sans gravité pour eux, la formule virgilienne ne pouvait, même aux mains d’un Stace, d’un Valerius Flaccus, aboutir qu’à des pauvretés. Aux temps modernes, c’est La Légende des siècles , nourrie elle aussi de convictions profondes, qui donne l’idée la moins inexacte du projet de L’Énéide .

Les dieux de Virgile n’ont pas une moindre consistance que les figures humaines ou les événements. Le poète a sûrement pensé que l’homme n’est pas seul à agir dans l’histoire. Autour des individus et des collectivités, il croit sentir à l’œuvre des forces puissantes, sans doute mal unifiées, qui ne sont pas un simple reflet des constantes, déjà par elles-mêmes bien mystérieuses, de la nature humaine. Elles peuvent s’affronter ou composer; elles font aboutir ou sécher les projets des hommes. On peut se les concilier par la piété. Pour figurer ces réalités, il lui a paru tout à fait convenable de rendre vie aux représentations de type homérique; ce type de transposition, approprié à la sensibilité du temps, n’en valait-il pas un autre? Les figurations imagées des êtres surnaturels ne sont jamais irrévérencieuses ou déplacées qu’aux yeux de ceux qui ne croient pas à la réalité de ces êtres. Mais Michel-Ange n’a pas hésité à représenter Dieu le Père comme un vieillard aux cheveux blancs.

Prééminence, préexistence des dieux et de leurs desseins. Lorsqu’Énée débarque en Italie, la première révélation qu’il reçoit est qu’il y était attendu. Il salue toutes ces divinités, hier encore inconnues de lui, lointaines: elles l’attendaient. Il leur demande leur aide, il espère ne pas décevoir leur attente.

Historiquement, l’idée qui préside à tout le poème est celle de la réconciliation: réconciliation des dieux et des hommes, des dieux entre eux, dans les échanges de la piété, réconciliation de l’Orient et de l’Occident, fin de la «Guerre de Troie», archétype de toutes les guerres; la fin des guerres du Latium préfigure la fin des guerres civiles scellée par l’œuvre d’Auguste: un empire universel va s’établir peu à peu dans la paix sous le patronage des dieux. Dante, interprète plus sagace que bien des philologues, a pleinement reconnu cette visée générale; c’est un des aspects par lesquels L’Énéide apparaît aujourd’hui si moderne.

Pourtant, elle s’achève dans un tourbillon de violences; la dernière image que nous ait laissée le poète est celle du «pieux» Énée achevant, furieux, son rival blessé. Déjà, la mort de Didon avait été affreuse, pleine de malédictions. À une confiance invincible dans la bonté de l’ordre général de l’univers, il semble que Virgile ait juxtaposé un sentiment aigu des souffrances et des dégradations qu’impliquent au niveau des individus le labeur et les combats de la vie. C’était en somme, ou à peu près, l’optimisme cosmique des stoïciens, tempéré par la méditation des tragiques grecs, Sophocle surtout, et par l’expérience.

Virgile lui-même allait mourir très tristement. L’Énéide à peine achevée, un voyage improvisé pour aller voir, nous dit-on, l’Égée, la Troade dont il avait si bien parlé sans les avoir jamais vues. Arrivé à Athènes, il songe déjà à regagner l’Italie. Une insolation dans la plaine de Mégare, une navigation fatigante. À Brindes, enfin, dix jours d’agonie traversés peut-être par des incertitudes douloureuses sur l’avenir de son œuvre.

Virgile
(en lat. Publius Virgilius Maro) (v. 70 - 19 av. J.-C.) poète latin. Né dans un milieu rural relativement modeste, il étudia à Crémone, à Milan, puis à Rome. De retour dans sa prov. natale, il composa les Bucoliques (42-39 av. J.-C.), églogues qui exaltent la vie pastorale. Revenu à Rome, il fut le protégé d'Octave (le futur Auguste). En 29 av. J.-C., il publia les Géorgiques pour restaurer le goût de l'agriculture. Poète national, il chanta Auguste et la grandeur romaine dans l'énéide (inachevée et posth., 19 av. J.-C.). épopée en 12 chants, l'énéide est le miroir du destin romain, où le passé légendaire éclaire le présent.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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